INARRÊTABLE (POÈME D’UN CORPUS POÉTIQUE QUI SERA PUBLIÉ EN NOVEMBRE)
INARRÊTABLE
I
L’on te l’avait annoncé
L’on t’avait prévenu
L’on te l’avait dit…
Mais toi, insouciante, tu riais…
Tu ne le croyais pas
Papa, dès toute jeune t’avait dit :
« Un jour toi aussi tu seras vieille »
Et Maman te donna un conseil pour plus tard
« Ne l’oublie jamais ma petite :
quand une femme devient vieille
Elle doit se faire très discrète »
II
Ah… Et ça sera quand, Maman ?
Toute femme le sait quand ce moment sera arrivé
« Toi aussi, tu le sauras toute seule »
III
Les saisons se répétaient
Les unes se laissant effacer par les suivantes
Avec un ordre mathématique
Rien ne s’interposait
Et, le calendrier devenu jaunâtre
Il imposait chaque année d’enlever les feuilles
La dernière marquerait ton propre vieillissement
Avant, il était lent, très lent
Il te fallait inspecter ton visage.
Avec un miroir agrandissant
Et tu ne trouvais même pas un ride !
Comment était cela possible ?!
Avait-il un problème biologique ?
Tes collègues autour de toi
De presque ton même âge
Étaient vieillies
Avec une brume sur leurs visages
Pareille à ces vieux journaux
Que l’on laisse de côté, à l’abandon
Une fois lus.
IV
Visages avec une amertume
Visages tristes
Visages avec des craquelures
Rien… Rassurée, tu avançais
L’angoisse n’était pas centrée sur les rides
Ni sur aucun signe factuel du vieillissement
Mais ton angoisse
Était purement chronologique
Oh ! Que peu de temps il te restait
Oh ! Quel minime espace pour vivre !
Mais, dis-moi la vérité
Ce « vivre » pour toi était
maintenir ton regard confiant
En regardant de front
Et toujours riant de tes rires insouciants ?
Jamais coïncidait avec des formules anciennes
Il était le temps créatif
Ah ! Tu n’attendais pas qu’on te comprenne
Tu te taisais
Il n’y avait plus personne.
Ta demeure était vide
Ton foyer resta vide à tout jamais…
L’écho de ta voix interroge
Mais il s’écrasse contre les murs !
Impérativement
Tu interroges
À ton père
À Maman !
Que faire ?
SILENCE
V
D’aucuns disent « la vie est trop courte »
Le temps, toi, tu l’as toujours dit :
Il n’existe pas.
C’est nous qui passons
Le vrai souci, c’est notre biologie
Inarrêtable
C’est elle qui commande
C’est elle qui a son temps bien à elle
Temps qu’elle cache
Qu’elle jalouse
C’est elle qui jalouse son secret
De l’heure du départ !
Et elle se refuse à te donner
L’heure de ta mort
Voilà l’unique certitude
Tu vas mourir.
C’est la biologie interne qui a déterminera
l’heure inéluctable de ton départ.
VI
Ah, tu avais déjà avancé dans tes élucubrations
Et tes recherches physiques et
Métaphysiques
Maintenant l’insouciance s’était passée
Elle s’était évanouie de ton espace mental !
Tes rires insouciants
Qui provoquaient les rires de tes parents
Pour ta farouche confiance et l’amour de la Vie
Contre tout
Contre le Temps
Contre toi-même
Où s’envolèrent ces rires insouciants ?
VII
Sans réponse
Au milieu de ta demeure vide
Tu cessas d’interroger
Ta voix resta étouffée
Même pas un soupir ne sortait plus
De ta bouche car tu la contrôlais
Tu avais déjà installé
Une barrière sonore étanche
Tu avais décidé
De devenir muette
Les conseils de Maman
Tu les appliquais
Tu avais décidé que tu étais devenue « vieille »
Quand bien même
Ce miroir grandissant
Ne te dévoilait aucun ravage
Physique
Tu te voyais à la Rembrandt
Sans aucune concession
Que tu n’avais plus 30, 40, 50, 60 ans !
Mais bien tes 72 ans.
Tu ne le croyais pas
Au regard de ce chiffre
Tu te disais… Non, mais est-ce vrai ?
C’est vraiment moi ?
Celle-là ?! C’est moi ?
Et tu étais devenue une nouvelle femme
Muette !
VIII
La stupeur était plus ample quand on te demandait
« Sans indiscrétion, quel âge avez-vous? »
Le « sans indiscrétion » était de trop…
Et toi, qui n’as jamais caché ton âge, tu répondis
Et la réponse foudroyante du souffle extérieur
« Ah! « Vous ne faites pas votre âge »
Les gens sont des imbéciles.
En lançant ce chiffre 72 de ton âge
Tu voulais déranger
Tu faisais comme un toréador
Qui bien droit le drapeau rouge écarlate fait face au taureau
Et de ta main droite
Tu t’apprêtas à donner l’estocade
À tes adversaires vocaux !
IX
L’approche de la Mort
Tu lui fais face.
En lisant ton livre de chevet toujours proche de toi
« Du vieillissement » de Jean Améry
Quelle paix !
Quel silence !
Quel calme !
Ne plus interroger !
Ne plus se soucier de rien !
Se contrôler la santé
Pratiquer la fameuse « médecine préventive »
Et ensuite oublier
Que tu avais un corps
De l’âme tu te chargeais de jour
Et de nuit
Quand tu écrivais
Quand tu étais devant ton chevalet
Quand tu priais
Laisser faire…
Quelle commodité !
Aucun soubresaut !
Quelle paix retrouvée !
Le Temps n’existe pas
Ton corps pouvait avancer
Vers sa course vers ta tombe
INARRÊTABLE
Mais qu’importe ?
Cette course folle vers ta Mort
Elle ne dépendait plus de toi.
IX
Des barbelés
Tu les avais installés autour de ta demeure
Tu fermas ta porte
À double tour.
Tu débranchas les prises
Aucun son extérieur
Aucune sonnerie à l’intérieur
De ta sombre demeure
Il n’arriva plus jamais perturber
L’écho des anciennes voix
Qui disparurent
De ta propre volonté
Restèrent
les ondes inaudibles de ton silence.
X
Seule tu étais devenue
Une nouvelle femme muette
Et dédoublée
Tu étais devenue ta propre Mère
Tu te conseillas
Comme quand toute petite ta Maman te conseilla
Et doucement
Tu te protégeas
Quand une incertitude
Quand un détail
Un brin d’inquiétude
Arriva pour t’obliger
À parler
À répondre
Et à décliner à tout jamais.
Des appels
Par quelques instants …Tu doutas
Ton mutisme serré.
Arriva te sauver
« Ma petite, quand une femme vieillit
Rappelle-toi de ça
Elle doit se faire discrète »
Ah ! …Et dis-moi, Maman
Quand arrivera ce moment-là ?
« Ma petite toute femme le sait
Tu le sauras toute seule »
XI
Tu n’écoutas plus rien
Tu n’interrogeas plus
Tu es une femme muette
Tu as fermé tes volets.
Tu as fermé ta porte à double tour
Tu as placé des barbelés.
Autour de ta demeure.
Le vent souffle dehors.
La nuit arriva pour assombrir le Ciel
Tu ne l’interroges plus
Tu es une femme muette
Tu as fermé ta porte à double tour
Tu as placé des barbelés
Autour de ta demeure.
Carmen Florence GAZMURI-CHERNIAK
NADEZHDA
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