CARMEN FLORENCE GAZMURI-CHERNIAK

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INARRÊTABLE (POÈME D’UN CORPUS POÉTIQUE QUI SERA PUBLIÉ EN NOVEMBRE)

24 août, 2026 (20:38) | Non classé

 

 

              INARRÊTABLE

 

 

 

I

L’on te l’avait annoncé

L’on t’avait prévenu

L’on te l’avait dit…

Mais toi, insouciante, tu riais…

Tu ne le croyais pas

Papa, dès toute jeune t’avait dit :

« Un jour toi aussi tu seras vieille »

Et Maman te donna un conseil pour plus tard

« Ne l’oublie jamais ma petite :

quand une femme devient vieille

Elle doit se faire très discrète »

II

Ah… Et ça sera quand, Maman ?

Toute femme le sait quand ce moment sera arrivé

« Toi aussi, tu le sauras toute seule »

III

Les saisons se répétaient

Les unes se laissant effacer par les suivantes

Avec un ordre mathématique

Rien ne s’interposait

Et, le calendrier devenu jaunâtre

Il imposait chaque année d’enlever les feuilles

La dernière marquerait ton propre vieillissement

Avant, il était lent, très lent

Il te fallait inspecter ton visage.

Avec un miroir agrandissant

Et tu ne trouvais même pas un ride !

Comment était cela possible ?!

Avait-il un problème biologique ?

Tes collègues autour de toi

De presque ton même âge

Étaient vieillies

Avec une brume sur leurs visages

Pareille à ces vieux journaux

Que l’on laisse de côté, à l’abandon

Une fois lus.

IV

Visages avec une amertume

Visages tristes

Visages avec des craquelures

Rien… Rassurée, tu avançais

L’angoisse n’était pas centrée sur les rides

Ni sur aucun signe factuel du vieillissement

Mais ton angoisse

Était purement chronologique

Oh ! Que peu de temps il te restait

Oh ! Quel minime espace pour vivre !

Mais, dis-moi la vérité

Ce « vivre » pour toi était

maintenir ton regard confiant

En regardant de front

Et toujours riant de tes rires insouciants ?

Jamais coïncidait avec des formules anciennes

Il était le temps créatif

Ah ! Tu n’attendais pas qu’on te comprenne

Tu te taisais

Il n’y avait plus personne.

Ta demeure était vide

Ton foyer resta vide à tout jamais…

L’écho de ta voix interroge

Mais il s’écrasse contre les murs !

Impérativement

Tu interroges

À ton père

À Maman !

Que faire ?

SILENCE

V

D’aucuns disent « la vie est trop courte »

Le temps, toi, tu l’as toujours dit :

Il n’existe pas.

C’est nous qui passons

Le vrai souci, c’est notre biologie

Inarrêtable

C’est elle qui commande

C’est elle qui a son temps bien à elle

Temps qu’elle cache

Qu’elle jalouse

C’est elle qui jalouse son secret

De l’heure du départ !

Et elle se refuse à te donner

L’heure de ta mort

Voilà l’unique certitude

Tu vas mourir.

C’est la biologie interne qui a déterminera

l’heure inéluctable de ton départ.

VI

Ah, tu avais déjà avancé dans tes élucubrations

Et tes recherches physiques et

Métaphysiques

Maintenant l’insouciance s’était passée

Elle s’était évanouie de ton espace mental !

Tes rires insouciants

Qui provoquaient les rires de tes parents

Pour ta farouche confiance et l’amour de la Vie

Contre tout

Contre le Temps

Contre toi-même

Où s’envolèrent ces rires insouciants ?

VII

Sans réponse

Au milieu de ta demeure vide

Tu cessas d’interroger

Ta voix resta étouffée

Même pas un soupir ne sortait plus

De ta bouche car tu la contrôlais

Tu avais déjà installé

Une barrière sonore étanche

Tu avais décidé

De devenir muette

Les conseils de Maman

Tu les appliquais

Tu avais décidé que tu étais devenue « vieille »

Quand bien même

Ce miroir grandissant

Ne te dévoilait aucun ravage

Physique

Tu te voyais à la Rembrandt

Sans aucune concession

Que tu n’avais plus 30, 40, 50, 60 ans !

Mais bien tes 72 ans.

Tu ne le croyais pas

Au regard de ce chiffre

Tu te disais… Non, mais est-ce vrai ?

C’est vraiment moi ?

Celle-là ?! C’est moi ?

Et tu étais devenue une nouvelle femme

Muette !

VIII

La stupeur était plus ample quand on te demandait

« Sans indiscrétion, quel âge avez-vous? »

Le « sans indiscrétion »  était de trop…

Et toi, qui n’as jamais caché ton âge, tu répondis

Et la réponse foudroyante du souffle extérieur

« Ah! « Vous ne faites pas votre âge »

Les gens sont des imbéciles.

En lançant ce  chiffre 72 de ton âge

Tu voulais déranger

Tu faisais comme un toréador

Qui bien droit le drapeau rouge écarlate fait  face au taureau

Et de ta main droite

Tu t’apprêtas à donner l’estocade

À tes adversaires vocaux !

IX

L’approche de la Mort

Tu lui fais face.

En lisant ton livre de chevet toujours proche de toi

« Du vieillissement » de Jean Améry

Quelle paix !

Quel silence !

Quel calme !

Ne plus interroger !

Ne plus se soucier de rien !

Se contrôler la santé

Pratiquer  la fameuse « médecine préventive »

Et ensuite oublier

Que tu avais un corps

De l’âme tu te chargeais de jour

Et de nuit

Quand tu écrivais

Quand tu étais devant ton chevalet

Quand tu priais

Laisser faire…

Quelle commodité !

Aucun soubresaut !

Quelle paix retrouvée !

Le Temps n’existe pas

Ton corps pouvait avancer

Vers sa course vers ta tombe

INARRÊTABLE

Mais qu’importe ?

Cette course folle vers ta Mort

Elle ne dépendait plus de toi.

IX

Des barbelés

Tu les avais installés autour de ta demeure

Tu fermas ta porte

À double tour.

Tu débranchas les prises

Aucun son extérieur

Aucune sonnerie  à l’intérieur

De ta sombre demeure

Il n’arriva plus jamais perturber

L’écho des anciennes voix

Qui disparurent

De ta propre volonté

Restèrent

les ondes inaudibles de ton silence.

X

Seule tu étais devenue

Une nouvelle femme muette

Et dédoublée

Tu étais devenue ta propre Mère

Tu te conseillas

Comme quand toute petite ta Maman te conseilla

Et doucement

Tu te protégeas

Quand une incertitude

Quand un détail

Un brin d’inquiétude

Arriva pour t’obliger

À parler

À répondre

Et à décliner à tout jamais.

Des appels

Par quelques instants …Tu doutas

Ton mutisme serré.

Arriva te sauver

« Ma petite, quand une femme vieillit

Rappelle-toi de ça

Elle doit se faire discrète »

Ah ! …Et dis-moi, Maman

Quand  arrivera ce moment-là ?

« Ma petite toute femme le sait

Tu le sauras toute seule »

XI

Tu n’écoutas plus rien

Tu n’interrogeas plus

Tu es une femme muette

Tu as fermé tes volets.

Tu as fermé ta porte à double tour

Tu as placé des barbelés.

Autour de ta demeure.

Le vent souffle dehors.

La nuit arriva pour assombrir le Ciel

Tu ne l’interroges plus

Tu es une femme muette

Tu as fermé ta porte à double tour

Tu as placé des barbelés

Autour de ta demeure.

Carmen Florence GAZMURI-CHERNIAK

NADEZHDA

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