NADEZHDA GAZMURI-CHERNIAK

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RÊVE JAPONAIS

8 juillet, 2022 (19:55) | Non classé

                            

                 RÊVE   JAPONAIS

 

 

                                  « Sur ce dont on ne peut pas parler

                                                 Il faut garder le silence »

                              

                                                  Ludwig   Wittgenstein

 

 

                               

                                  

On me l’avait présenté.

Je ne me rappelle pas la date précise ni par qui je l’ai connu ni quand, j’étais jeune encore, maman débout, peu avant que la maladie ne vienne nous terrasser.

Je pouvais encore sortir et la laisser seule à la maison, parce qu’elle resta toujours contente, avec sa télé, ses livres et sa musique, elle s’était fait un cocon particulier bien à elle, car je la laissais seule toute la semaine et je n’arrivais que tard le soir, avec mes 4 heures de transport pour aller travailler. Je partais avant l’aube au lycée…

Il était grand et très mince, les yeux bridés et toujours très silencieux comme le sont la plupart des asiatiques.

Il travaillait dans une grande entreprise, il parla toujours très peu de lui, il alla à l’essentiel.

Nous parcourûmes d’un pas lent les rues de Paris.

Il me raconta son passé. Jamais marié, il avait laissé au Japon sa vielle mère, qu’il ne voyait que « quand son temps le permettait… »

Je lui conseillais d’aller la voir plus souvent…Il aimait les choses simples.

De son hermétisme je récoltais le meilleur.

Je n’ai jamais voulu l’interroger pour savoir s’il avait fait des études, s’il était savant ou ignorant et je n’ai pas voulu savoir quelles étaient ses aspirations.

Je lui laissais son temps.

Je m’attachais à son silence et j’attendais.

Il marchait au même rythme que moi. C’était bon signe.

Et parfois il s’arrêtait devant une vitrine et regardait les vêtements pour homme, cela me plaisait qu’il fasse attention à lui, et nous discutions sur les qualités, les couleurs et la mode en général.

Il m’invitait souvent dîner dans un bon restaurant japonais.

Je savais manger des sushis avec des baguettes et il me disait que cela lui plaisait beaucoup.

Il me disait qu’il aimait mes yeux un peu bridés.

Je lui racontais que quand je faisais la pose à l’Académie de la Grande Chaumière, dans mes années de toute jeune immigrée, toute la classe disait que je ressemblais à une Japonaise et que j’avais tout l’air.

L’Académie était pleine d’étrangers à l’époque et surtout des Japonais, le travail ne me manqua jamais, ils me demandaient toujours de faire la pose pour eux.

Avec l’argent quotidien de ma pose ? j’allais tout de suite acheter à manger pour maman et moi, c’était une époque pleine d’espoir, de travail dur et de partage. Paris me souriait, le parcours du boulevard Raspail me parlait d’un langage grisâtre et doux. C’était mon Paris à moi, construit en souvenir de mon père, fait d’un quotidien à ma façon. Je rentrais heureuse chez nous, maman m’attendait collée à la fenêtre, car je l’appelais tout le temps d’une cabine, il y en avait plein à chaque rue, à l’époque n’existaient pas les portables et on vivait si bien, sans l’angoisse permanente d’un appel ou d’un sms…

J’arrivais chez nous avec de la nourriture terrestre et de la nourriture spirituelle, je lui donnais les deux à maman et dès mon arrivée, je lui présentais la carpette pleine des croquis et les sacs à éclater des courses, elle riait et me disait : « que c’est beau ce que tu as fait aujourd’hui, si ton père le voyait… ! « Mais tu as acheté à manger pour un régiment ! »

On ne va pas lui demander à une toute jeune femme de ne pas avoir de l’espoir dans l’avenir, si la mère est là, en bonne santé et Paris dehors en donnant des expériences enrichissantes.

Je faisais encore plus jeune que mon âge, et d’un air sur et obstiné, je faisais en toute confiance mon parcours parisien. Personne n’allait me dévier de ma mission.

À l’intérieur mon foyer chaud et maternel, dehors ma vie d’artiste. L’absolu.

La jeunesse, c’est l’âge où on ne se cache pas.

Tout est là, à découvrir. Tout est là pour agir. Et pour ne pas perdre du temps, c’est ainsi qu’on m’a éduqué.

La jeunesse et son éclat peuvent tout se permettre, la jeunesse est belle même chez les personnes un peu disgracieuses. Ce si bref instant il faut savoir l’apprivoiser.

Nos mangeâmes toujours en silence.

Les asiatiques ne parlent jamais quand ils mangent. C’est bien ainsi.

C’était si consolateur d’avoir devant soi l’altérité absolue.

Qu’est-ce que c’est bon de ne pas souffrir, d’être calme et silencieuse, sans heurts, sans mots qui blessent…Sans discussions, sans avoir à se justifier ni à se défendre, sans même pas exprimer des sentiments. Rien. Seulement être là en silence.

C’est ça l’Orient.

L’ami japonais ne me demanda rien. Et ne me posa presque aucune question.

Je ne le prenais pas comme de l’indifférence, ce qui serait le cas chez un européen.

Il me regarda silencieux.

Il gardait une attitude qui me disait qu’une entente tacite s’était installée. Il n’y avait pas besoin de mots.

Pour dire quoi ? Pour se dire quoi ?

Pour expliquer l’inexplicable ?

Son silence choisi devait être la seule réponse.

Je me disais que si j’étais comme le sont les européennes, les femmes en général, il fuirait.

Il aurait été surpris. C’aurait été l’écrasement de la porcelaine. Je ne voulais pas briser ce silence entre nous.

Il aurait été aussi surpris que je le lui demande quoi que ce soit. Il fallait accepter son air distant et son retrait.

Dans son regard vers moi resta le message hermétique d’une obligation à respecter. J’avais compris son message et n’avais aucune intention de le dévier, ni de m’imposer avec des dialectiques si européennes.

Un jour au restaurant, entre sushi, riz et silence, il le brisa, les yeux sur son assiette pour me confier qu’il était malade.

Il ne savait pas du tout se débrouiller à Paris pour se soigner.

Il vivait seul en banlieue et sa vie se partageait en solitaire entre son travail, sa maison et très peu de gens qu’il rencontrait, alors faire des démarches médicales qui impose la tombée de la foudre d’une maladie qui vient bouleverser notre existence… Impossible, il décida de laisser tomber. Je ne pouvais pas l’accepter.

Il doit être l’horreur pour un homme. Il était plus âgé que moi.

Je lui proposai de me renseigner. J’ai su d’un hôpital spécialisé sur son mal. Je lui ai réservé un rendez-vous par téléphone. Sans même pas lui demander son avis. Je lui ai réservé le rendez-vous qui était si difficile d’avoir, il aurait fallu supporter des mois d’attente, mais j’ai pu me débrouiller avec le secrétariat pour leur dire qu’il était très urgent et que mon ami ne parlait pas très bien le français, débrouillarde comme m’appellent tous, j’ai réussi, la seule chose qui manqua c’était son numéro de sécurité sociale, mais j’ai promis qu’il appellerait très vite.

Il m’appela juste après par hasard… Il n’y avait pas de hasard. Ou peut-être que cette fois ci le hasard a fait juste.

Il en était ravi. Soulagé. C’est le seul moment où sa voix changea. Ses mots furent pour la première fois « asiatiquement» proches.

Je ne me rappelle pas ce qui s’est passé après, je n’avais pas son téléphone, car je ne le demande jamais à mes amis hommes et il ne me plaît pas de m’immiscer dans leurs vies. Je donne le mien qu’ils appellent quand ils le veulent et s’ils le veulent.

Je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles…

Il disparut.

Une saveur d’absence, un manque s’installât chez moi. Une déception. Un vide. Je suis retournée à ma solitude et à mes affaires.

Quand il y a eu le Tsunami au Japon, il remplit ma mémoire de ses yeux bridés et il m’est apparu son visage si mystérieux et sa figure élancée. Tout de suite j’ai pensé à sa vieille mère seule au Japon et me demandais s’il avait eu l’agilité d’esprit pour courir à son secours et s’il avait décidé de quitter Paris définitivement et retourner là-bas… tant des questions arrivèrent et j’ai dû les laisser suspendues sans réponse.

Il me raconta qu’il était bouddhiste.

Je lui répondis que cela me plaisait beaucoup.

Je lui ai dit que je j’avais aussi ma foi.

Il me racontât qu’il regrettait ne pas avoir beaucoup de temps pour prier.

Je lui ai dit de se laisser toujours un tout petit peu, un espace pour lui, malgré son travail. Il sourit.

Il fut une évanescence…

Paris l’a-t-il attrapé dans son vertige citadin, ou la maladie a-t-elle fait sa terrible besogne ?

Ou bien…

Était-il une évanescence seulement pour moi ?

 

 

Nadezhda Carmen Gazmuri-Cherniak

In, Pensées Critiques

800 Pp.

2008-2019

 

 

 

 

 

 

 

 

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